Céline - Mort à crédit


Auteur : Céline (Destouches Louis Ferdinand)
Ouvrage : Mort à crédit
Année : 1936

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Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste... Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m’ont pas dit grand-chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans un coin du monde. Hier à huit heures Mme Bérenge, la concierge, est morte. Une grande tempête s’élève de la nuit. Tout en haut, où nous sommes, la maison tremble. C’était une douce et gentille fidèle amie. Demain on l’enterre rue des Saules. Elle était vraiment vieille, tout au bout de la vieillesse. Je lui ai dit dès le premier jour quand elle a toussé : « Ne vous allongez pas surtout !... Restez assise dans votre lit ! » Je me méfiais. Et puis voilà... Et puis tant pis. Je n’ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde. Je vais leur écrire qu’elle est morte Mme Bérenge à ceux qui m’ont connu, qui l’ont connue. Où sont-ils ? Je voudrais que la tempête fasse encore bien plus de boucan, que les toits s’écroulent, que le printemps ne revienne plus, que notre maison disparaisse. Elle savait Mme Bérenge que tous les chagrins viennent dans les lettres. Je ne sais plus à qui écrire... Tous ces gens sont loin... Ils ont changé d’âme pour mieux trahir, mieux oublier, parler toujours d’autre chose... Vieille Mme Bérenge, son chien qui louche on le prendra, on l’emmènera... Tout le chagrin des lettres, depuis vingt ans bientôt, s’est arrêté chez elle. Il est là dans l’odeur de la mort récente, l’incroyable aigre goût... Il vient d’éclore... Il est là... Il rôde... Il nous connaît, nous le connaissons à présent. Il ne s’en ira plus jamais. Il faut éteindre le feu dans la loge. À qui vais-je écrire ? Je n’ai plus personne. Plus un être pour recueillir doucement l’esprit gentil des morts... pour parler après ça plus doucement aux choses... Courage pour soi tout seul ! Sur la fin ma vieille bignolle, elle ne pouvait plus rien dire. Elle étouffait, elle me retenait par la main... Le facteur est entré. Il l’a vue mourir. Un petit hoquet. C’est tout. Bien des gens sont venus chez elle autrefois pour me demander. Ils sont repartis loin, très loin dans l’oubli, se chercher une âme. Le facteur a ôté son képi. Je pourrais moi dire toute ma haine. Je sais. Je le ferai plus tard s’ils ne reviennent pas. J’aime mieux raconter des histoires. J’en raconterai de telles qu’ils reviendront, exprès, pour me tuer, des quatre coins du monde. Alors ce sera fini et je serai bien content. À la clinique où je fonctionne, à la Fondation Linuty on m’a déjà fait mille réflexions désagréables pour les histoires que je raconte... Mon cousin Gustin Sabayot, à cet égard il est formel : je devrais bien changer mon genre. Il est médecin lui aussi, mais de l’autre côté de la Seine, à la Chapelle-Jonction. Hier j’ai pas eu le temps d’aller le voir. Je voulais lui parler justement de Mme Bérenge. Je m’y suis pris trop tard. C’est un métier pénible le nôtre, la consultation. Lui aussi le soir il est vanné. Presque tous les gens ils posent des questions lassantes. Ça sert à rien qu’on se dépêche, il faut leur répéter vingt fois tous les détails de l’ordonnance. Ils ont plaisir à faire causer, à ce qu’on s’épuise... Ils en feront rien des beaux conseils, rien du tout. Mais ils ont peur qu’on se donne pas de mal, pour être plus sûrs ils insistent ; c’est des ventouses, des radios, des prises... qu’on les tripote de haut en bas... Qu’on mesure tout... L’artérielle et puis la connerie... Gustin lui à la Jonction ça fait trente ans qu’il pratique. Les miens, mes pilons, j’y pense, je vais les envoyer un beau matin à la Villette, boire du sang chaud. Ça les fatiguera dès l’aurore... Je ne sais pas bien ce que je pourrais faire pour les dégoûter... Enfin avant-hier j’étais décidé d’aller le voir, le Gustin, chez lui. Son bled c’est à vingt minutes de chez moi une fois qu’on a passé la Seine. Il faisait pas joli comme temps. Tout de même je m’élance. Je me dis je vais prendre l’autobus. Je cours finir ma séance. Je me défile par le couloir des pansements. Une gonzesse me repère et m’accroche. Elle a un accent qui traînaille, comme le mien. C’est la fatigue. En plus ça racle, ça c’est l’alcool. Maintenant elle pleurniche, elle veut m’entraîner. « Venez Docteur, je vous supplie !... ma petite fille, mon Alice !... C’est rue Rancienne !... c’est à deux pas !... » Je ne suis pas forcé d’y aller. En principe moi je l’ai finie, ma consultation !... Elle s’obstine... Nous sommes dehors... J’en ai bien marre des égrotants... En voici trente emmerdeurs que je rafistole depuis tantôt... J’en peux plus... Qu’ils toussent ! Qu’ils crachent ! Qu’ils se désossent ! Qu’ils s’empédèrent ! Qu’ils s’envolent avec trente mille gaz dans le croupion !... Je m’en tartine !... Mais la pleureuse elle m’agrafe, elle se pend vachement à mon cou, elle me souffle son désespoir. Il est plein de « rouquin »... Je suis pas de force à lutter. Elle me quittera plus. Quand on sera dans la rue des Casses qui est longue et sans lampe aucune, peut-être que je vais lui refiler un grand coup de pompe dans les miches... Je suis lâche encore... Je me dégonfle... Et ça recommence, la chansonnette. « Ma petite fille !... Je vous en supplie, Docteur !... Ma petite Alice !... Vous la connaissez ?... » La rue Rancienne c’est pas si près... Ça me détourne... Je la connais. C’est après les Usines aux câbles... Je l’écoute à travers ma berlue... « On n’a que 82 francs par semaine... avec deux enfants !... Et puis mon mari qui est terrible avec moi !... C’est une honte, mon cher Docteur !... » Tout ça c’est du mou, je le sais bien. Ça pue le grain pourri, l’haleine des pituites... On est arrivé devant la tôle... Je monte. Je m’asseye enfin... La petite môme porte des lunettes. ...

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